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  • herissontapageur

Lavage délicat

3e du concours de nouvelles de la librairie "L'impromptu" PARIS 11 - septembre 2021


Les dimanches soir ont quelque chose de triste, surtout les dimanches soir pluvieux. Je ne sais pas ce qu’il y a de plus misérable que ces soirées qui traînent en longueur, comme si elles ne pouvaient pas se terminer. Je revenais d’un week-end dans la maison de campagne de mes parents, en Normandie. Quand je suis entré dans le hall de mon immeuble, en bas de la rue Lamarck, dans le 18ème arrondissement, je me suis arrêté devant les boîtes aux lettres pour glisser dans celle du voisin du deuxième, une grosse enveloppe que m'avait donnée ma mère. J’étais en train de la fourrer dans la fente quand j’ai entendu des pas dans l’escalier. J’ai tout de suite imaginé que c’était le voisin du deuxième. Je n’ai plus bougé pendant quelques secondes hésitant entre rester ou partir en courant et laisser l’enveloppe pendre à moitié de l'ouverture.

—Salut Daniel ! Ben, qu'est-ce que tu fais, tu fais des heures sup de facteur ?

J’ai sursauté, rougis et me suis retourné :

—Ah, salut Laureline, bon sang, tu m'as fait peur.

—C’est juste moi… Toi, tu as un air coupable, a-t-elle dit en s'approchant de moi avec un grand sac vide.

—N'importe quoi.

—Bon comme tu veux, mais tu n’es pas franc du collier. Tu viens avec moi, je vais récupérer mon linge à la laverie ?

J'ai accepté, autant pour sortir de mon embarras que pour partager quelques minutes avec mon amie. Je connais Laureline depuis mon entrée à l’université. Elle habitait l’appartement au-dessus du mien. J’ai pris mon sac à dos et nous sommes sortis de l’immeuble. Nous avons marché jusqu’à la laverie déserte, une grande salle vitrée sans âme avec un éclairage puissant, qui était seulement à quelques mètres de l’immeuble. Laureline m’avait affirmé qu’elle avait loué son appartement pour cette raison. J’ai posé mon sac sur une chaise en plastique rouge et me suis assis sur une machine. Laureline regardait le linge tourner à travers le hublot pendant que je la regardais, elle était jolie avec une belle tresse en épi, bien habillée, elle avait sans doute travaillé aujourd’hui.

—Je préfère venir avant la fin du cycle pour éviter de me faire piquer mes culottes, m’a-t-elle dit.

—Ça t’est déjà arrivé ?

—Ne m’en parle pas, je ne sais pas qui c’est, mais, ce pervers n’a pas intérêt à se montrer.

—C’est pas moi en tout cas, lui ai-je murmuré.

—Bon alors, raconte-moi pourquoi je t’ai surpris à mettre une enveloppe dans la boite du voisin, comme un voleur ?

—Rien, je rentre juste de week-end chez mes parents, ma mère m’a demandé de remettre cette enveloppe à son propriétaire. Je faisais ce qu’elle m’avait demandé. C’est tout, ai-je tenté d’affirmer.

—Ta mère t'a demandé de mettre un paquet dans la boite aux lettres du voisin du deuxième. Daniel, tu es d’accord que cette histoire ne tient pas debout. Tu pourrais peut-être m’en dire un peu plus.

—Dimanche matin, mes parents ont débarqué d'Italie avec quelques jours d’avance, sans prévenir. Il y a eu un pataquès, parce que ma mère a trouvé des… magazines dans sa chambre, j’ai dit que c’est moi qui les avais posées là, mais qu'ils n’étaient pas à moi. Ma mère les a mis dans une enveloppe et m'a demandé de les rendre à son propriétaire, qui se trouve être le voisin du deuxième. Voilà pourquoi tu m'as surpris la main dans la boite du voisin.

—Quoi ? a dit Laureline en grimaçant. C’est complètement tiré par les cheveux ton truc, je ne comprends rien. Tu as quelque chose à cacher. Raconte-moi ça.

—Ils nous ont surpris avec Sandy. Ils ont trouvé les magazines. Bref, c’était un peu compliqué.

—Tu avais invité Sandy à ta maison de campagne ? a-t-elle dit étonnée. Tu veux dire, la Sandy qu’on connait. Tu voulais la draguer, la mettre dans ton lit, tranquille à la campagne.

—Elle n’a pas fini dans mon lit.

—Je ne suis pas surprise !

—Oui, et on peut dire que ça a été un fiasco.

—Un week-end à la campagne avec Sandy, c’est sûr, c’est un fiasco d’avance, elle déteste la campagne, a-t-elle ironisé. Mais pourquoi Sandy faisait la gueule ? Bon, elle est capable de faire la gueule toute seule, a-t-elle dit d’un ton sarcastique. Mais pourquoi elle n’a pas fini dans ton lit ? Tout avait l'air parfait !

—Ah ah ! très drôle.

—En revanche, je ne vois pas le rapport entre le week-end pourri avec Sandy, les magazines que ta mère a trouvés et la boite aux lettres. Tout est toujours compliqué avec toi. Franchement, tu devrais essayer les trucs simples. C’est quoi ces magazines que ta mère à trouver ?

—Pour tout te dire c'était des revues du genre gros nichons sur papier glacé, Petites chattes japonaises et Grosses fesses en folies.

—Ah tout s’éclaire.

—Oui, c’est vrai. En fait, tout est lié. J’avais caché des revues dans l’armoire de la chambre de mes parents parce que Sandy les avait trouvées dans la table de nuit de ma chambre. C’est simple non ?

—Je ne pensais pas que Sandy pouvait être aussi perspicace, a-t-elle dit avec un clin d’œil. Mais, bon sang, on dirait que tu racontes les histoires à l’envers. Allez dis-moi la vérité.

Je sautais de mon perchoir. Elle m’avait pris la main dans le sac. Je regardais la pluie tomber à travers la grande vitre. Je voyais son reflet sourire. J’étais pris au piège comme dans un tambour de machine à laver.

—Oui. Sandy les a trouvées dans ma table de nuit alors qu’on était, disons, en train de… Elle voulait… C'est pour cela qu’elle a flippé. Elle s’est énervée. C’est un peu parti en vrille. Elle m’a dit « C’est carrément dégueu, franchement. » Elle a pris les revues et les a balancées sur la moquette en disant « Tu as peur que je te fasse pas assez d’effet, tu avais prévu un petit remontant ? » Pour me défendre, j'ai dit que c'était à mon père. Du coup, je suis allé les mettre dans leur chambre. Bon, ça n’a pas vraiment apaisé l’atmosphère. Finalement, on s’est engueulé le reste de la soirée. Pour finir, elle a dormi dans la chambre d’amis. Et le lendemain au petit-déjeuner, mes parents sont arrivés, mon père l’a accompagné à la gare. Bref, ils ont fichu le week-end en l’air.

—Mais j’ai l’impression qu’il était déjà fichu, a dit Laureline en levant les yeux au ciel. Remarque, tu avais de quoi te remonter le moral !

—Merci ! Je suis content que tu compatisses à mes problèmes.

—Oh, je te charrie, mais en même temps, tu l’as un peu cherché. Et après ?

—Ensuite ma mère a trouvé les magazines dans leur chambre.

La machine à laver a sonné la fin des hostilités. Laureline m’a tendu un sac vide et a sorti les vêtements en retirant les culottes et les vêtements fragiles pour les déposer dans le sac et en jetant les autres directement dans un sèche-linge. J’ai rattrapé une culotte qui essayait de s’échapper. Elle a mis quelques pièces dans la machine, un ronronnement rassurant a empli la salle et nous avons regardé par le hublot, les vêtements se poursuivre. J’avais, moi aussi, l’impression d’être un tee-shirt tournant dans la chaleur. Je flottais. Finalement, les discussions du dimanche soir dans une laverie ont quelque chose de sadique. Laureline a fait quelques pas, puis s’est assis sur une chaise en plastique.

—C’est du propre, tu lis des revues porno toi, maintenant ? En fait, tu tripotes mes culottes et tu reluques des femmes à poil en cachette en invitant Sandy à ta maison de campagne. Franchement, tu m'inquiètes. Tu mets souvent ce type de revues dans ta table de nuit ?

—Non ! Je ne lis pas des revues porno. Bon ok, c’est moi qui les ai mises là. En arrivant chez mes parents, j’ai dû trouver un endroit pour les cacher, parce qu’elles étaient dans mon sac à dos. Je voulais éviter que Sandy tombe dessus. Je les ai d’abord glissées sous le lit, mais après, j’ai changé d’avis et je les ai cachées dans le tiroir de la table de nuit ; mauvaise idée finalement.

Elle s’est levée puis s’est approchée de moi avec un sourire moqueur.

—Pourquoi est-ce que tu avais des revues avec des femmes à poil dans ton sac à dos ?

—C’est une bonne question, tout a commencé pendant le trajet en train.

—C’était ta littérature pour le voyage ? m’a-t-elle coupé.

—Là, tu vas rire, j’étais installé tranquillement avec Sandy dans le train. Quand elle est partie aux toilettes, j’ai sorti une enveloppe de mon sac. En déchirant le blister, des revues porno se sont étalées sur la table. Et là, quelqu’un a dit « mon dieu », devant les tétons nippons et un autre a haussé les sourcils quand j’ai ramassé Grosses fesses en folie. Je les ai remises le plus vite possible dans mon sac, après, tu connais la suite. Voilà, c’est très simple. Sandy a passé le reste du voyage à me demander pourquoi les gens nous regardaient bizarrement, si elle avait un truc dans les dents. Je lui ai dit que sans doute, ils la trouvaient jolie.

—Quel faux-jeton.

Laureline a pouffé, cela lui plaisait sans doute, que j’aie subi cette petite humiliation. Puis, elle a repris avec un doigt accusateur :

—Tu tournes autour du pot, pourquoi tu as ouvert des revues porno dans le train ?

Songeur, je regardais, les vêtements tourner dans le sèche-linge. Les hauts voulaient doubler les tee-shirts, qui voulaient dépasser un pyjama. Ils se poursuivaient les uns les autres comme s’ils voulaient arriver en premier et finalement, tous revenaient toujours au début. On tourne, on tourne, mais on revient à son point de départ. Le début est parfois si proche de la fin. J’ai soupiré :

—Je ne savais pas que c’était des revues… de ce genre.

—Comment c’est possible ?

—Parce que j'avais pris cette enveloppe dans ma boite aux lettres, samedi matin, avant de partir pour la gare. J’ai cru que c’était XXI, la revue de reportages en BD que je reçois dans une enveloppe identique.

—Et ?

—En fait, l’enveloppe était adressée au voisin du deuxième. Du coup je lui rendais quand tu m’as surpris.

Dans la laverie éclairée comme sur une scène de théâtre, Laureline m’a regardé dans les yeux et a éclaté de rire, puis elle a soufflé :

—Nous y voilà ! - Elle a souri en écartant les bras comme si elle saluait - et j'allais dire, bien fait ! La prochaine fois, au lieu d'inviter Sandy, à ta maison de campagne, invite moi, je connais tes parents et tes goûts douteux pour les revues pornos. Et si tu as vraiment besoin de voir une femme toute nue, c'est mon métier. Au moins c'est de la qualité.

Je n’avais rien à répondre. Laureline est modèle pour des cours de dessin et de peinture et pour un ou deux artistes inconnus. Elle a un corps sculptural, des yeux bleus et des cheveux châtains qu’elle teint en blond. Elle a repris :

— C’est complètement dingue et peut-être que tu l’es un peu, mais c’est une bonne histoire de dimanche soir.

Le sèche-linge a fini son cycle en cliquetant, nous étions revenus à notre point de départ. Un petit tour et on se retrouve séché, à cause d’une ou deux erreurs d’appréciation. Laureline a sorti le linge chaud et l’a rangé dans son grand sac. Elle s’est approchée de moi et a dit :

— T'as dîné ?

— Non, j’ai pris le train tout seul avec l’enveloppe et je venais d’arriver quand tu…

— On va chez moi.

Nous sommes sortis de la laverie, le temps était toujours crachotant et elle a ajouté :

—Si ça se trouve, c’est le voisin du deuxième, qui me pique mes culottes.


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