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  • herissontapageur

Le bruit du dimanche soir

Cette nouvelle est parue dans la revue Rue Saint Ambroise en octobre 2021


 

Doing Doing

Même si les premières fois où j’ai entendu ces doing doing, dans le noir de ma chambre, j’ai hésité sur leur signification, cela m’est rapidement apparu évident. Chaque dimanche soir à 23h45, le grincement des ressorts, commençait. C’était le bruit de quelqu’un qui s’invite entre les cuisses de sa femme. Au début, j’attendais la fin de leurs ébats en écoutant les changements, d’une lenteur contrôlée vers une série de couic couic rapides et quelques hic hic satisfaits. A force c’était devenu comme une litanie. J’habitais depuis quelques mois déjà chez mon ami Thomas qui était parti travailler à l’étranger. Les parquets étaient vieux et mal isolés, j’entendais les voisins marcher, et le dimanche soir, il y avait les bruits du sommier à ressorts.


Doing Doing Doing

Je supposais les préliminaires sous forme de déboutonnage du pyjama et remontage de chemise de nuit à fleurs dans le noir. Il devait cependant y avoir autre chose mais je n’arrivais pas à imaginer les débuts de leurs rapports sexuels, j’entendais seulement les doing going qui marquaient le préliminaire de leur musique.

Je l’imaginais toujours elle, je n’avais pas besoin de penser à lui. Je croyais à tort ou à raison, parce qu’il n’y avait pas de « HAAA » ou de « HOOO », que cette femme, sa chemise de nuit remontée, n’était pas heureuse au lit et qu’elle attendait, comme moi que les grincements se terminent. Leurs ébats me rappelaient à chaque fois ma propre médiocrité qui m’était apparue quand Anne, mon ex-petite amie m’avait quitté après quatre ans de vie commune. Elle m’avait avoué qu’elle simulait depuis le début de notre relation, pour me faire plaisir, parce qu’elle se disait que ça me rendait fier. Mais un jour, elle en avait eu marre de me mentir et avait eu envie de vivre autre chose. Evidemment, ça avait été le coup dur. Anne était partie. Nous avons quitté notre appartement et je me suis installé dans celui de Thomas qui m’avait laissé ses clés. Depuis, je trainais ma déprime entre les pièces trop grandes pour moi. Après cet aveu, à partir du moment où mon entrejambe commençait à se manifester je me sentais nerveux.


Doing doing doing doing

Cela commençait toujours par quelques couinements lents. Je repensais alors à ma propre nullité chaque dimanche à 23h45. Je ressassais mes idées noires, cette grande dégringolade du piédestal sur lequel je croyais être. Moi qui croyais tout savoir, je m’étais trompé totalement. J’avais fait de cette série de grincements une affaire personnelle.

Un jour, j’ai rencontré ma voisine dans le hall de l’immeuble, un carré court que je ne lui imaginais pas. Elle revenait de son footing matinal. Puis après quelques semaines, j’ai eu l’impression de la rencontrer de plus en plus souvent. Jusqu’à ce que je lui propose mon aide un soir pour monter les courses alors qu’elle était seule avec ses enfants. Pendant que je lui tenais la porte d’entrée de l’immeuble, j’ai tressailli en fixant ses fesses dans son pantalon serré. Le lendemain, elle était en short et débardeur, transpirante devant ma porte à essayer de rentrer sa clé dans la serrure. Je lui ai dit « Je ne suis pas sûr que vous arriviez à ouvrir. » Elle m’a regardé puis regardé le numéro de l’étage et elle a dit « Ah zut, je me suis trompée d’étage ». Je l’ai invité à boire un café. A vrai dire, elle a commencé par prendre un jus de pomme, puis elle a accepté un café et m’a dit qu’elle s’appelait Eva. Il n’y a pas eu de silence inconfortable et rapidement, notre rendez-vous discussion du matin s’est institué. Je lui ai raconté ma rupture, elle m’a confié « après mon deuxième accouchement. J’ai senti qu’il fallait que je retrouve mon corps. » Elle s’était mise à courir, à faire du yoga, du Pilate. De fil en aiguille, je lui ai raconté pourquoi Anne m’avait quitté. Nos discussions se sont faites plus intimes. Chacun, nous nous sommes étonnés d’avoir eu un seul partenaire dans notre vie. Plus tard, elle m’a avoué qu’elle ne s’était jamais masturbée et notre histoire a commencé entre nous sur ces vérités.


Couic couic couic

La première fois qu’Eva a voulu faire l’amour avec moi, je me suis senti nerveux. Mon sexe ne répondait pas vraiment aux attentes du moment. Je cherchais à cacher cette mollesse, alors, pour gagner du temps, j’ai caressé ses seins. Au début je ne la trouvais pas vraiment belle, mais ses fesses moulées dans ses pantalons étaient attirantes et ses seins se sont révélés bien plus charmants qu’imaginés. Mes mains ont exploré son corps qui était très différent de celui d’Anne. Puis pour éviter qu’on se focalise sur mon problème d’érection, j’ai appliqué ce qu’Anne avait dit « Tu dois chercher à connaitre l’anatomie féminine bon sang. On dirait que t’y connais rien. » J’ai cherché à découvrir jusqu’à ce qu’Eva soupire de plaisir. Elle s’est allongée sur le canapé, les yeux fermés. Nous nous sommes contentés de cette première fois. Mais je ne savais pas si elle allait revenir, parce que je me disais que ce n’est pas ça qu’elle était venue chercher.

La deuxième fois, nous sommes allés directement au lit elle dessous et moi dessus, mais je crois que ça a été une erreur. Elle n’a pas eu l’air d’apprécier notre partie de jambes en l’air. Pourtant, deux semaines plus tard, elle a, à nouveau, sonné à ma porte.


Couic couic couic couic

Eva aimait parler après le sexe. Elle disait « Je me suis lancée dans le grand bain du sexe sans savoir nager. » Mais on s’est rattrapé, comme si nos corps s’étaient ouverts, comme si nos yeux s’étaient habitués à la lumière du désir. On était seulement là, tous les deux, à mettre à nu ce qu’on ne nous avait jamais appris. Je reprenais confiance en moi entre ses jambes.

Quand elle arrivait en kimono, en disant « La femme de ménage travaillera une heure de plus, je peux rester un peu avec toi », je savais qu’on allait explorer les contrées intime. C’était comme si le sexe tel qu’on le connaissait avant n’était que de la rhétorique, comme si on reprenait le manuel d’éducation sexuelle à la première page. Après quelques semaines, je l’attendais dans la cuisine, en préparant du café. J’entendais au-dessus, le bruit de la famille qui s’affaire puis tout le monde dévalait l’escalier. Elle revenait frapper à ma porte après avoir déposé ses enfants à l’école. D’autres fois elle arrivait de son footing, se déshabillait et sa peau moite et collante, chaude nous inspirait des balades salées. Elle s’enroulait ensuite dans une serviette me lançait un regard de côté et me demandait d’aller vérifier qu’il n’y avait personne dans l’escalier. Elle arrivait d’autres fois en robe moulante et talons après le déjeuner et il fallait inventer quelque chose de nouveau pour le sexe. Elle me laissait des mots sous la porte quand j’étais absent. Tout ça au milieu des doing doing et couic couic du dimanche soir qu’Eva trouvait paresseux.


Hic hic … hic hic … hic hic

Je sais bien que cette histoire ne menait nulle part. J’aimais son corps et ses courbes affirmées. Mais Eva n’envisageait pas de quitter son mari, elle l’aimait, mais elle disait « Je ne pouvais pas parler avec lui de nos relations sexuelles. » Quelques temps après nos premiers ébats, j’ai entendu des disputes. Plus tard, un jour qu’elle était dans la cuisine, j’ai commencé à dire « dis-moi, j’ai entendu… » Elle m’a tout de suite interrompu en disant « Non, pas question qu’on parle de ça. » et nous n’en avons plus reparlé.


Hic hic hic hic

C’est le bruit qui indiquait qu’on s’approche de la fin, je connaissais la chanson par cœur. J’hésitais parfois à faire du bruit, à rigoler, pour perturber le cheval, lancé sur le gazon de l’hippodrome, et provoquer un accident. Je n’en faisais rien.

Un matin, elle est arrivée en nage de son footing. Elle s’est déshabillée dans le couloir, et est allée directement dans la douche. Ce matin-là, j’ai eu envie de quelque chose de spécial. Je me suis déshabillée et j’ai rejoint Eva dans la salle de bain. J’ai passé mes mains sur sa taille et son dos. Je me suis collé à elle et elle m’a aspergé. J’ai plongé mes mains sur sa taille et je les ai remontées sur ses seins. J’ai commencé à l’embrasser dans le cou. Et j’ai senti qu’elle se raidissait. Elle a tourné la tête. Sur le moment je n’y ai pas prêté attention. J’ai essayé de l’embrasser une autre fois. Mais elle a refusé. « On ne peut pas faire ça. » je lui ai demandé pourquoi. « C’est ma vertu. » Elle m’a expliqué que cela aurait signifié beaucoup plus. Elle voulait maintenir l’apparence de son couple « ma pudeur ».

Seul dans mon lit, j’attendais la fin brutale des couinements et le bruit supposé de quelqu’un qui cherche son pyjama. Parfois, j’avais l’impression d’entendre un « AAAH » crié par Eva, comme un message qu’elle m’enverrait à travers le plancher. Mais je savais qu’il n’en était rien. J’ai trouvé inquiétant de devenir jaloux des doing doing et les hic hic. Nous étions coincés entre mon troisième et son quatrième étage, mais comment renoncer ?


Blam

Un matin, appuyé à la porte-fenêtre de l’appartement, je regardais les feuilles naissantes sortir des bourgeons gonflés, la boulangerie du coin qui accueillait quelques clients. Un camion avec les portes-arrières ouvertes était garé en bas de l’immeuble. Deux hommes s’affairaient à porter de grands cartons. Puis ils ont porté un sommier et un matelas. Quand j’ai entendu au-dessus, les bruits de pas, de bois et de vis, je me suis mis à pleurer. Anne avait raison, toutes les histoires ont une fin. Il devait être temps de partir.



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